LEÇON INAUGURALE
Monsieur le Ministre de la Communication, des Relations avec les Institutions, Porte-parole du Gouvernement,
(Autres autorités …)
Monsieur le Président du CORED,
Mesdames et Messieurs les membres du Tribunal des pairs,
Mesdames et Messieurs les Présidents et responsables des autorités de régulation,
Mesdames et Messieurs les responsables d'organes de presse et d'organisations professionnelles,
Chers amis de la presse, j’ai failli dire confrères parce que j’ai exercé le métier il y a bien longtemps …
Distingués invités, en vos rangs, grades et qualités,
Je voudrais d'abord remercier le CORED, et son Président, de l'honneur qu'ils me font en me confiant cette leçon inaugurale.
Il y a des cérémonies qui sont des formalités. Celle-ci n'en est pas une. Installer un Tribunal des pairs, c'est affirmer qu'une profession est capable de se juger elle même et sur la base de ses propres règles.
C'est un acte de maturité et un acte de liberté !
Permettez-moi de souligner d'emblée un paradoxe. Vous installez aujourd'hui un tribunal de pairs au moment précis où la notion même de pair est interpellée.
Le Tribunal des pairs, juge des journalistes par des journalistes, au nom de normes notamment déontologiques de la profession, pensées pour des êtres humains.
Or l'intelligence artificielle a introduit dans la chaîne de l'information un tiers d'un genre nouveau : un tiers non humain, sans carte de presse, sans conscience et sans responsabilité. Il écrit, traduit, résume, fabrique des images et des voix, ne signe rien, et ne répond de rien.
Est-ce que ce tiers est un pair ? Je ne le crois pas. Le mot « pair » vient du latin « pare » : l'égal. Le pair, c'est celui qui partage avec vous le même métier, les mêmes contraintes, les mêmes risques, et donc la même légitimité pour vous juger. La machine peut imiter le journaliste ; elle n'est peut pas être son égal bien qu’elle puisse avoir la tête beaucoup plus pleine en données. Elle ne connaît ni le terrain, ni la peur de se tromper, ni le poids d'une signature.
Pour cette raison, il me semble que la question de l'IA ne doit pas venir affaiblir la mission de votre Tribunal : à mon avis, elle vient lui donner tout son sens.
D'où quelques questions qui serviront de fil conducteur à mon propos :
- qui répond de l'information lorsque la machine écrit ?
- qui est compétent pour en juger ?
- comment en juger ?
Pour y répondre, je procéderai en quatre temps. D'abord clarifier les mots, car on ne régule bien que ce que l'on nomme bien. Ensuite, le rapport de l'intelligence artificielle au journalisme aussi bien en promesses, qu’en périls. Puis, examiner l’état du droit actuel qui n’est pas du tout démuni, même s'il présente des angles morts. Enfin, on terminera par les voies d'une régulation adaptée, avec quelques propositions en ce sens avant de conclure par quelques réflexions générales sur l’IA, au-delà du journalisme.
I. Clarifier les mots relatifs au rapport entre la régulation et l'intelligence artificielle avec, en toile de fond, savoir s’il est possible de « réguler » l’IA.
Le débat public confond trop souvent quatre notions, quand il ne les réduit pas à la seule réglementation, c'est-à-dire à l'édiction de normes.
La gouvernance, cadre d'orientation, multi-acteurs et multi-niveaux. États, organisations internationales, entreprises, société civile s'y accordent sur des principes, des stratégies, des standards, le plus souvent par le droit souple.
Exemples : Recommandation de l'UNESCO sur l'éthique de l'IA de 2021, la Stratégie continentale de l'Union africaine de 2024, ou le Dialogue mondial engagé par les Nations unies.
La régulation est autre chose. C'est une fonction exercée sur un secteur, ouvert à la concurrence, par une autorité indépendante des parties prenantes audit secteur, dotée de pouvoirs normatifs, de contrôle, de sanction et de règlement des différends, en vue de la conciliation en équilibre des impératifs du marché et des objectifs d'intérêt général. Chez nous, c'est le CNRM, l'ARTP, la CDP.
L'autorégulation, est la même fonction de recherche de l’équilibre et de contrôle, mais exercée dans un secteur ou une profession, par leurs propres membres. Elle applique, des normes comportementales reposant sur la déontologie et l’éthique de la profession ou du secteur. C'est votre Tribunal, le CORED.
La corégulation, enfin, est l'articulation, organisée par la loi ou par la convention, entre autorités de régulation : ici, entre CNRM et CORED par exemple.
Le thème retenu par vos soins pour la leçon d’aujourd’hui, oppose précisément régulation et autorégulation. Encore faut-il savoir ce que l'on régule. Et ici surgit la question, en toile de fond, que j’ai posé tout de suite : peut-on réellement parler de « régulation de l'intelligence artificielle » ?
Deux positions.
Une première thèse répond par la réserve. Au sens strict du droit de la régulation, tel que construit par l'école de Marie-Anne Frison-Roche et tel que je l'enseigne moi-même depuis de longues années, la régulation suppose un secteur délimité, des opérateurs identifiés et une autorité dédiée. L'IA ne remplit aucune de ces conditions. Technologie à usage général, elle traverse tous les secteurs. Elle est produite, pour l'essentiel, hors du continent, par une poignée d'acteurs qui échappent à nos juridictions. Et elle évolue plus vite que le temps du droit. On ne régule pas une technologie comme on régule un marché.
Une seconde thèse répond par l'affirmative. Elle dispose de l'expérience issue de pratiques : l’Union européenne montre que la régulation de l'IA est juridiquement possible. Son règlement de 2024 classe les systèmes selon leur niveau de risque, institue des autorités de surveillance et prévoit des amendes pouvant atteindre 7 % du chiffre d'affaires mondial. Depuis le 2 août dernier, il est imposé par ce règlement, des obligations de transparence sur les hypertrucages. Le Conseil de l'Europe a adopté en 2024 le premier traité international contraignant sur l'IA. La Chine impose depuis septembre 2025 l'étiquetage des contenus synthétiques.
Ces deux thèses peuvent trouver un même point de chute si l'objet de la régulation est déplacé. On ne régule pas l'intelligence artificielle en soi : on régule ses usages dans des secteurs déjà régulés, et on gouverne l'écosystème qui la produit.
Dans les médias, l'objet de la régulation n'est pas l'algorithme : c'est l'information, et la responsabilité éditoriale qui s'y attache.
C'est exactement la logique retenue par notre législateur lorsqu'il a choisi de définir la compétence du CNRM par le contenu et non plus par le support. Pour le régulateur des médias, l'IA n'est qu'un support de plus.
La régulation des usages telle que je viens d’en parler, s'exerce sur trois niveaux qui sont complémentaires : l' « hétérorégulation » si vous autorisez ce barbarisme pour désigner la régulation imposée au niveau de la loi ; la profession, qui est l'autorégulation ; et la technique, que l'on appelle régulation « par conception » ou « by design » : le marquage des contenus, la traçabilité de leur provenance. Je vous prie de retenir ces trois niveaux que retrouverons plus tard.
Après les mots voyons maintenant le contenu du rapport de l’IA à la pratique du journalisme.
II. Le rapport de l'intelligence artificielle au journalisme.
Un conseil de départ : ne commettons pas l'erreur de ne voir dans l'IA qu'une menace. Elle est d'abord un formidable outil. Elle transcrit en quelques secondes une interview d'une heure. Elle traduit, elle résume, elle explore des masses de documents qu'aucune rédaction ne pourrait dépouiller à la main. Pour nos médias, elle peut traduire l'information en wolof, en pulaar, en sérère, diola, mandingue, elle peut numériser et valoriser des archives qui dorment, elle peut aussi outiller la vérification des faits.
Mais attention, la paresse humaine et la généralisation de la civilisation du « raccourci » nous fait assister à un glissement qui part de l'assistance vers la substitution. Ce glissement transforme trois choses.
- D'abord les pratiques. La tentation est grande, pour des entreprises de presse économiquement fragiles, d'automatiser à bas coût : réécrire des dépêches, produire des articles sans reporter, remplir des grilles sans rédaction. Ce qui se gagne en productivité peut se perdre en vérité.
- Ensuite la production de l'information elle-même, et c'est là que surgissent les risques pour la vérité, l'équité et l'indépendance. Oui, les modèles « hallucinent » : ils inventent des faits, des citations, des sources, avec l'aplomb de la certitude. En octobre 2025, une étude internationale coordonnée par l'Union européenne de radio-télévision et pilotée par la BBC, menée avec vingt-deux médias de service public dans dix-huit pays, a établi que 45 % des réponses des assistants d'IA sur l'actualité comportaient au moins un problème significatif. Près d'une sur deux ! Ajoutez à cela les biais de modèles entraînés loin de l'Afrique, l'uniformisation des contenus, la dépendance à des fournisseurs étrangers, et le risque de confier à des outils non maîtrisés des données qui permettraient d'identifier nos sources.
- Enfin la relation au public est transformée. D'un côté, une part croissante de l'audience s'informe désormais par les réponses des assistants d'IA, sans jamais visiter les médias qui ont produit l'information. De l'autre, un public qui ne distingue plus l'authentique du synthétique, finit par douter de tout. Or le meilleur allié du mensonge et du « complotisme » est le doute généralisé : quand tout peut être faux, le menteur peut dire de la vraie vidéo qui l'accuse, qu'elle a été fabriquée.
Aujourd’hui, pensons à nos échéances électorales. Une fausse voix d'un candidat, diffusée la veille d'un scrutin, en wolof, sur une messagerie privée : le mal est fait avant que quiconque ait pu le démentir. Et parce que nos langues nationales sont mal représentées dans les modèles, la désinformation en langues nationales est aussi la plus difficile à détecter. Une société dont la langue et la mémoire sont absentes des données d'entraînement est condamnée à être racontée par d'autres. La question qui se pose devient alors : qui écrira la mémoire des machines ?
Il y a aussi, une bataille dont on parle beaucoup moins, qui est pourtant décisive : elle est économique, c’est la bataille de la valeur. Les articles de nos rédactions, accessibles en ligne, nourrissent des modèles conçus ailleurs, sans consentement ni rémunération. Ailleurs, la riposte s'organise : des éditeurs négocient des accords de licence avec les développeurs d'IA, d'autres saisissent les tribunaux, comme le New York Times contre OpenAI et Microsoft depuis décembre 2023. Isolé, un éditeur sénégalais ne pèse rien face à ces géants ; regroupés, à l'échelle du pays ou de la sous-région, nos éditeurs peuvent exiger leur juste part.
Attention les amis et membres du CORED : sans viabilité économique, il n'y a pas de presse libre et, sans presse libre, il n'y a rien à réguler.
Voyons maintenant le droit
III. Le droit sénégalais face à l'IA : un droit qui n'est pas démuni mais qui est insuffisant.
Notre Code de la presse de 2017 est certes antérieur à l'IA générative grand public mais nous ne sommes pas désarmés au plan juridique car, notre droit saisit l'IA indirectement, par un moyen très sûr : la responsabilité humaine.
Au sommet, la Constitution. Son article 10 (Chacun a le droit d’exprimer et de diffuser librement ses opinions par la parole, la plume, l’image, la marche pacifique, pourvu que l’exercice de ces droits ne porte atteinte ni à l’honneur et à la considération d’autrui, ni à l’ordre public), garantit à chacun le droit d'exprimer et de diffuser librement ses opinions par la parole, la plume, l'image ; son article 11 ((la création d’un organe de presse pour l’information politique, économique, culturelle, sportive, sociale, récréative ou scientifique est libre et n’est soumise à aucune autorisation préalable. Le régime de la presse est fixé par la loi) garantit la création libre des organes de presse, sans autorisation préalable.
Il en résulte que toute régulation de médias est la régulation d'une liberté publique même lorsqu’il y a une utilisation de l’IA. Le Conseil constitutionnel l'a rappelé le 7 avril dernier, en censurant partiellement la loi créant le CNRM.
Vient ensuite le Code de la presse, et je voudrais en souligner quatre dispositions.
L'article 4 définit le journaliste comme la personne dont l'activité principale, régulière et rétribuée, consiste en la collecte, le traitement et la diffusion de l'information. Une conséquence s'impose : la machine ne peut pas être journaliste. Elle n'a ni qualification, ni rétribution, ni conscience professionnelle.
L'article 43 rend les directeurs de publication, rédacteurs en chef et personnes assimilées responsables des publications et diffusions de toutes sortes. C'est le pivot d'imputation des contenus générés par IA : ce qui est publié a un responsable, quel que soit l'outil qui l'a produit. Imaginons une rédaction qui illustre un article sur des inondations à Dakar par une photographie saisissante, générée par IA et présentée comme réelle. Qui est responsable ? Ni le logiciel, ni son éditeur californien. Le directeur de publication, au titre de l'article 43 ; et le journaliste, au titre de ses devoirs déontologiques, devant votre Tribunal. La machine a produit l'image ; c'est l'humain qui a choisi de la publier.
Les devoirs posés aux articles 11 et suivants, l'honnêteté, l'impartialité, l'interdiction de déformer les faits, la protection des sources, le respect de la vie privée, s'appliquent pleinement aux contenus assistés par l'IA. Un journaliste qui publie sans vérification un texte inventé par une machine ne commet pas une faute technique : il commet une faute déontologique.
Enfin, les articles 53 et 54 consacrent un organe d'autorégulation indépendant, chargé de garantir l'éthique et la déontologie. L’autorégulation est reconnue par la loi. C'est un atout considérable.
À ces textes s'ajoute la loi de 2026 créant le CNRM, qui étend la compétence du régulateur aux contenus générés par l'IA et le dote de moyens pour détecter les manipulations de l'information, ainsi que de pouvoirs de sanction pécuniaire. Et il faut compter avec les textes connexes : l'article 255 du Code pénal sur les fausses nouvelles, nos lois de 2008 sur la cybercriminalité, les données personnelles et le droit d'auteur, le Code électoral.
On peut constater que le dispositif dans notre droit est bien fourni, mais il présente des angles morts. Rien n'oblige à étiqueter les contenus synthétiques. Le statut des contenus produits sans aucune intervention humaine reste incertain. L'utilisation de nos productions journalistiques pour entraîner des modèles n'est pas encadrée. La responsabilité des plateformes dans l'amplification algorithmique demeure faible. Et la définition du service de presse en ligne, qui suppose une édition à titre professionnel et une maîtrise éditoriale, laisse hors du champ du Code les formes de contenus automatisés qui imitent la presse.
Un dernier angle mort, enfin, et non le moindre : le chevauchement. La diffusion par un organe de presse d'un hypertrucage non signalé peut relever, en même temps, du CNRM, de votre Tribunal et du juge pénal. Si nous n'organisons pas cette articulation, elle s'organisera dans la confusion.
IV. Quelle régulation pour le Sénégal ? Trois niveaux, un principe, six propositions
Les trois niveaux d’abord.
Niveau 1 : l'autorégulation. Partout dans le monde, les grandes rédactions et agences se sont dotées de chartes internes. En novembre 2023, Reporters sans frontières et seize organisations ont adopté la Charte de Paris sur l'IA et le journalisme, qui pose la primauté de l'éthique sur les choix technologiques, le jugement humain au cœur des décisions éditoriales, la traçabilité, et la distinction nette entre l'authentique et le synthétique.
Niveau 2 : la déontologie. Le règlement européen sur l'IA dispense de l'obligation d'étiquetage les textes d'intérêt public générés par IA lorsqu'ils ont fait l'objet d'une relecture humaine ou d'un contrôle éditorial, et qu'une personne en assume la responsabilité éditoriale. Mesurez la portée de cette disposition : le législateur européen fait de la responsabilité éditoriale une condition légale. Autrement dit, il s'en remet au travail de pairs comme vous. Votre office n'est pas menacé par l'IA. Il en sort valorisé.
Niveau 3 : la technique. Elle mérite une mention particulière. Des standards internationaux de provenance des contenus, comme celui de la coalition C2PA, permettent désormais d'attacher à une image ou à une vidéo une sorte de certificat d'origine : qui l'a produite, avec quel outil, et quelles retouches elle a subies ? On pense à la « Régulation ou compliance by design » : ces outils ne remplaceront jamais le jugement humain, mais ils lui fournissent des preuves. Nos rédactions et nos régulateurs doivent apprendre à les exiger et à les lire.
En Afrique, le cadre se construit : Stratégie continentale de l'Union africaine en 2024, Déclaration africaine sur l'IA à Kigali en avril 2025 ; au Sénégal, la Stratégie nationale de l'IA et le New Deal technologique. Le Dr Isaac Sissokho, dans un ouvrage que j'ai eu le plaisir de préfacer, appelle à passer d'une régulation prescriptive et rigide à une régulation adaptative et anticipative. Il plaide aussi pour une « troisième voie africaine », entre le modèle américain du marché et le modèle chinois de l'État. C'est dans cette voie que nous devons inscrire notre réponse.
Ensuite, le principe.
la réponse à notre question de savoir quelle régulation pour nos médias tient à un principe, la subsidiarité, qui en réalité permet une articulation des trois niveaux. La faute déontologique du journaliste relève d'abord de ses pairs, c'est-à-dire de vous. Les plateformes et les acteurs non professionnels relèvent du régulateur national. Le juge intervient en dernier ressort. Ce n'est pas une concession faite à la profession ; c'est une exigence d'efficacité, et c'est le sens du plaidoyer récent du CORED pour que les litiges de presse soient d'abord portés devant le Tribunal des pairs.
Enfin, les propositions au nombre de six.
1. Consacrer le principe de responsabilité éditoriale humaine non délégable, dans la Charte des journalistes comme dans le Code de la presse en cours de révision. L'IA est un outil ; elle n'est jamais un auteur, et jamais un alibi.
2. Adopter un avenant « IA » à la Charte des journalistes : transparence sur l'usage de l'IA ; étiquetage des contenus synthétiques ; interdiction de présenter comme réelles des images ou des voix synthétiques de personnes existantes ; vérification humaine systématique ; interdiction de confier des données de sources à des outils non maîtrisés. Que chaque rédaction se dote de sa charte d'usage avant de déployer ses outils : il faut gouverner avant de déployer.
3. Organiser la co-régulation entre le CNRM et le CORED par un protocole écrit et public, fondé sur la subsidiarité, afin que le chevauchement des compétences ne devienne ni une double peine ni une zone d'impunité.
4. Doter le Tribunal des pairs d'une capacité d'expertise technique, en vérification et en criminalistique numérique, par des partenariats avec les universités, les vérificateurs de faits et le régulateur. Et publier ses décisions, pour bâtir une véritable jurisprudence déontologique de l'IA, qui instruira la profession mieux que tous les discours.
5. Mettre en place un dispositif électoral conjoint contre les hypertrucages, associant le CNRM, le CORED, la CENA et les plateformes, bien avant nos prochaines échéances électorales. En la matière, intervenir après coup, c'est intervenir trop tard.
6. Investir dans la formation et la souveraineté : des modules d'IA dans les écoles de journalisme et en formation continue, et, à terme, une littératie de l'IA intégrée aux exigences d'accès à la profession ; des outils de vérification et des corpus en langues nationales, pour que nous ne soyons pas seulement des consommateurs de ces technologies, mais aussi les auteurs de notre propre mémoire numérique.
Sur la formation, qui est l'une des questions posées par vos termes de référence, permettez-moi d'insister. Former à l'IA, ce n'est pas seulement apprendre à se servir d'un outil. C'est former à trois niveaux : comprendre comment fonctionnent ces systèmes et pourquoi ils se trompent ; savoir les utiliser pour vérifier, traduire, enquêter ; et savoir juger, en conscience, ce qui peut leur être confié et ce qui ne le peut pas. Ce troisième niveau est le plus important, et il vous concerne directement, Mesdames et Messieurs les membres du Tribunal : pour juger demain des fautes commises avec l'IA, il faudra en comprendre les mécanismes. Je forme le vœu que vous soyez les premiers bénéficiaires de ces formations.
Conclusion
Mesdames et Messieurs les membres du Tribunal des pairs,
Permettez-moi d’abord de vous rassurer en vous disant que les Médias, vous et votre profession n’êtes pas les seules « victimes » de l’IA. Tout le monde est impacté et tout le monde cherche sa voie. Dans l’université et particulièrement les facultés de droit le débat fait rage :
1. Concernant l’impact.
L’éditorial du mois de Septembre de la très sérieuse Revue scientifique « La Semaine Juridique Edition Générale » (JCP), intitulée « L'éléphant au milieu du campus », sous la plume de mon collègue, prof. Nicolas Molfessis, tire la sonnette d’alarme des termes non équivoques : « En cette rentrée universitaire, pas besoin de le désigner, chacun sait qui est l'éléphant au milieu du campus. L'IA et le contrôle continu, l'IA et les cours d'amphi, l'IA et les examens, l'IA et le mémoire de M2, l'IA et l'avenir des thèses (qui voudra bien encore consacrer plusieurs années à écrire une thèse ?). L'IA et les lettres de motivation, l'IA et l'enseignement du prompt - oui il faut maîtriser l'art de prompter. « Ah ! la belle chose, que de savoir quelque chose ! » L'IA s'infiltre partout à l'Université, et nous voilà perdus.
L'IA généraliste ou spécialiste, gratuite ou payante, l'IA pour tous ou pour juristes d'élite. ChatGPT, Claude, Harvey, Legora, Protégé, GenIal, Consult'IA (« la 1ère IA qui raisonne comme un juriste »). L'IA et le progrès, l'IA et la fin de l'humanité. L'IA et qu'en penses-tu, toi ? Faut-il l'autoriser, la déconseiller, l'interdire, mais alors comment ? »
Conséquences : « chez les étudiants, un déclin évident de l'attention, un assèchement de la lecture, une érosion du temps de travail personnel, un effritement de cette curiosité qui nourrit l'inventivité et la chute des ventes de livres en droit », de manière générale, « l'IA procède du pillage, cette manière d'être de toute colonisation, celui des livres et des écrits, des idées et des inventions. Elle nous restitue des bouts d'articles, des empilements de mots, des résumés - « voulez-vous que je développe ? » - c'est sa logorrhée. Elle nous condamne au plagiat, sous toutes ses formes, partiel ou total, recelé ou accompagné d'une mention qui suffirait, pense-t-on, à absoudre l'emprunt (« généré par IA » - il y a des règles là-dessus). Rien n'appartient plus à personne. L'IA ou l'art du recopillage ».
Interrogations : « Comment ne pas redouter que l'IA précipite une évolution conduisant directement à la mort pour la formation de l'esprit juridique et la science du droit elle-même ? Comment la science pourra-t-elle subsister alors qu'il n'y a plus d'auteur - tout appartient désormais à l'IA ?
Réponse pessimiste : « Si l'IA capture le savoir, nous ne le détiendrons plus. Si l'IA raisonne pour nous, nous ne raisonnerons plus. Si c'est l'IA qui écrit et compose, nous deviendrons de simples copistes »
Que faire ? C’est la voie de sortie.
2. Concernant la voie de sortie.
Un autre juriste, un peu plus pragmatique parce que praticien (c’est un magistrat) donne une réponse moins pessimiste que celle qui nous réduit à de simples copistes. Vincent Vigneau président de la chambre commerciale, financière et économique de la Cour de cassation française qui, à l’occasion de la Séance de rentrée de l’université de Paris-Nanterre (10 septembre 2026), s’est adressé aux étudiants, dans un discours de Libres propos intitulé « Être un juriste engagé face aux défis de son époque », en ces termes concernant l’IA. « L'intelligence artificielle, je ne vous dis pas de ne pas l'utiliser, vous le faites déjà, et vous avez raison. Elle deviendra partie intégrante de votre environnement professionnel, tout comme l'ordinateur l'est devenu pour moi et la machine à écrire pour mes prédécesseurs… On redoute que l'intelligence artificielle remplace un jour les juristes. Je crains d'abord qu'elle les empêche de se former. Qu'elle vous dispense de l'effort, de la confrontation avec la difficulté, du tâtonnement qui seuls produisent la compréhension véritable…Alors, plutôt que de subir la machine, domestiquez-la. Faites-en votre sparring-partner, pas votre béquille. Servez-vous d'elle pour vous élever, pas pour vous dispenser d'apprendre… Car ce que l'intelligence artificielle ne fera jamais à votre place, c'est penser. Douter. Choisir. Juger. Ce sont ces qualités-là, précisément, qui font un juriste ».
Pour maintenant revenir à vous et au CORED.
Vous êtes douze, désignés pour votre expérience, votre professionnalisme, votre intégrité et votre probité. Ces qualités-là, aucune machine ne les possède, et aucune ne les possédera. C'est précisément pourquoi votre mission n'a jamais été aussi nécessaire.
Et le danger qui guette votre rôle me fait penser à la scène du balcon dans la célèbre pièce de théâtre d’Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac). Deux personnages, l’un Christian a la beauté, l’autre, Cyrano a les mots. Dans l'ombre, sous la fenêtre de Roxane, Cyrano souffle des phrases admirables que Christian se contente de répéter, et Roxane tombe amoureuse d'une voix qui n'est pas celle qu'elle croit.
Avec l’IA, vous avez désormais un souffleur permanent, infatigable, gratuit ou presque, et remarquablement doué. Le danger n'est pas qu'il vous remplace un jour. Il est que vous deveniez Christian, brillant tant que la machine parle, démuni dès qu'elle se tait. Or elle finit toujours par se taire.
On dit souvent que l'autorégulation est le prix de la liberté. C'est vrai. Une profession qui sait se juger elle-même, avec rigueur et en toute indépendance, ôte au pouvoir politique la tentation de le faire à sa place. À l'ère de l'IA, cette exigence redouble : si la profession ne fixe pas elle-même les règles d'usage de ces outils, d'autres les fixeront pour elle.
Mais attention, un bon régulateur c’est d’abord et avant tout un pédagogue : réguler n’est pas juger, le juge arbitre et tranche entre deux droits subjectifs or le régulateur aide à faire fonctionner le système qu’il peut même construire. La sanction répressive n’est pas non plus la seule voie pour le régulateur qui, dans un Etat de droit, est tenu de s’en remettre au juge pénal bien que vivons un contexte particulier, un moment où l'expression même de « État de droit » devient suspecte dans le débat public, où le droit est présenté comme un obstacle et le juge comme un frein.
Dans un monde où l'on peut tout fabriquer, l'image, la voix, le texte, la seule chose qui ne se fabrique pas, c'est la confiance. Elle se mérite, jour après jour, par la vérification, par la rigueur, par la responsabilité assumée. Vous et votre Tribunal en êtes désormais l'un des gardiens.
Je reviens, pour finir et vraiment finir, à la question posée au début de mon propos. Qui répond de l'information lorsque la machine écrit ? La réponse est simple, et elle tient en quelques mots : On ne régule pas l'intelligence artificielle : on gouverne l'écosystème qui la produit et l'on régule ceux qui s'en servent pour informer. La machine ne sera jamais un pair ; c'est au pair de répondre de la machine.
Je souhaite plein succès à votre mandature, et je vous remercie de votre aimable attention.